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6 mars 2016

Réflexions autour de la justice alimentaire

par Amélie Baillargeon dans

Le mangeur

C’est le Mois de la nutrition. Yé! Mais je ne vous en parlerai pas, enfin pas du thème de cette année comme tel.

 

Non, j’aborderai plutôt un tout autre univers, tout autant fort à propos, inspiré d’une soirée de discussion, organisée par Le TinyHomestead, à laquelle j’ai participé en février et pour lequel je nourris une curiosité grandissante depuis quelque temps : la justice alimentaire.

 

Comme la justice alimentaire est vaste et multifactorielle, ce billet s’accompagne donc d’un gros disclaimer en néons qui flashent : je ne prétends pas, loin de là, couvrir le sujet en entier, oh que non. Mon idée est simplement de semer et d’arroser quelques graines de réflexion sur ce concept. Ce billet posera donc plus de questions qu’il ne proposera de solutions… Prêt à faire des semis d’idées?

 

Plus que de la sécurité alimentaire

La sécurité alimentaire compte parmi les concepts dont on apprend les fondements dans le cadre du bac en nutrition, concept figurant parmi les plus importants selon moi. Définie en 1996 lors du Sommet mondial de l’alimentation organisé par la FAO, la sécurité alimentaire « existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active ».

 

Concrètement, ce que cette définition sous-entend c’est que chaque membre d’une collectivité, vous, votre voisin de pallier, votre voisine de ruelle, doit pouvoir manger à sa faim afin de se réaliser pleinement professionnellement et personnellement. Et pour ce faire, ce même membre doit avoir la possibilité de se procurer des aliments nourrissants, qui correspondent à ses goûts personnels ou culturels, sans être obligé de vider son portefeuille ni de parcourir de grandes distances pour les obtenir et ce, peu importe la saison ou la période de l’année.

Plutôt articulée et englobante, cette définition était à mon sens ce que représentait la justice alimentaire. En questionnant mon entourage sur ce qu’ils considèrent comme étant la « justice alimentaire », je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à voir la justice alimentaire ainsi.

 

Or, ce n’est qu’une partie de la réponse. Bien qu’incontournable et même si elle exige la présence d’une volonté et des mesures politiques favorables, la sécurité alimentaire n’est qu’une composante de la justice alimentaire, la composante du point de vue du « consommateur », de « l’acheteur ».

 

Une justice aux multiples visages

Participer à la discussion organisée par Le TinyHomestead m’a fait entrevoir les ramifications insoupçonnées de la justice – ou l’injustice – alimentaire sous divers angles. D’abord en s’attardant à la définition proposée pour cette discussion, inspirée du livre Food Justice, publié en 2010 sous la plume de Robert Gottlieb et d’Anupama Joshi, qui indique « la justice alimentaire vise à assurer le juste partage entre tous des bénéfices et des risques à l’égard des aliments, du lieu et de la manière dont ils sont cultivés, produits, transportés, distribués, rendus accessibles et consommés » (traduction libre). Ensuite, par ces quelques questions, soulevées durant la discussion :

 

  • Savez-vous qui produit tous les aliments dont vous vous nourrissez? S’agit-il d’une grande entreprise? Ou d’un petit producteur? Ou de travailleurs migrants?
  • Qui a les moyens d’accéder aux terres agricoles et aux moyens comme tels de production? Les agriculteurs comme tel? Ou d’autres types d’investisseurs que des agriculteurs?
  • Quels types de cultures / d’aliments sont produits? Et qu’entend-on par « aliment »? Un aliment de base, non transformé ou à peine transformé?
  • Qui a accès à des aliments sains, nutritifs et culturellement appropriés? Qui n’y a pas accès?
  • Qui nous dit quoi, où et comment manger? Sommes-nous guidés par des informations basées sur la science? Ou par d’autres intérêts?
  • Quelles connaissances et pratiques valorise-t-on dans notre société? Et par ricochet, quelles sont celles qu’on ne valorise pas? L’origine de nos aliments? Une exposition claire et transparente des composantes des aliments? Les compétences et techniques de base pour cuisiner sainement divers types de mets? Les repas en famille?
  • Dans le concept de justice alimentaire, à qui la justice s’applique-t-elle? Seulement aux êtres humains – aux consommateurs, aux producteurs, etc.? Aux animaux également? Et qu’en est-il de l’environnement?
  • Qui prend les décisions à l’égard de l’alimentation? Qui choisit qui mange quoi au sein du ménage? Et dans la société?
  • Comment le colonialisme affecte-t-il les systèmes alimentaires et les moyens de subsistance traditionnels? Pensons aux Premières Nations…

 

Plusieurs de ces questions sont aussi soulevées par le Réseau pour une alimentation durable, un regroupement d’organismes et de personnes œuvrant à la promotion de la sécurité alimentaire et de la souveraineté alimentaire sur les plans national et international. Pour ce regroupement, s’attaquer à ces questions s’avère primordial si l’on veut éliminer les injustices qui affectent les systèmes alimentaires et leurs acteurs.

 

Ok… qu’est-ce qu’on fait maintenant?

D’accord, ça fait beaucoup de questions sur lesquelles réfléchir. Plusieurs de ces questions demandent aussi des changements qui vont au-delà des individus pris seuls et qui ne s’opèreront pas du jour au lendemain, leur portée étant sociétale. Toutefois, rien n’empêche de s’y pencher, une question à la fois, une bouchée à la fois, et de se projeter, comme personne à part entière ou collectivité, en réfléchissant à ce que pourraient être des systèmes alimentaires justes. Des nombreuses conférences TED sur le sujet, celle d’Alison Cayne entre autres propose quelques exemples :

 

  • Tous les écoliers mangent un repas nourrissant chaque midi.
  • Des légumes frais sont disponibles dans les dépanneurs de tous les quartiers, même les plus pauvres.
  • Les personnes qui ont peu de moyens ne sont pas obligés de se contenter d’aliments ultra-transformés ou sucrés qui les rendent malades.
  • Les agriculteurs n’ont pas à se préoccuper de la manière dont ils vont défrayer la scolarité de leurs enfants, puisque leur travail est reconnu et valorisé (et conséquemment payé selon un prix juste).
  • Les gens sont conscients de ce qu’ils achètent et peuvent faire des choix éclairés puisqu’ils ont accès à l’information sur l’étiquette des aliments et la comprennent.

 

De mon côté, outre vouer un amour toujours plus grand à mon fermier de famille l’été prochain, je compte continuer à m’informer, mais aussi à questionner mon entourage sur ce qu’il imagine lorsqu’il s’agit de justice alimentaire, question que les semis d’idées s’enracinent bien et se répandent.

 

Et vous, qu’imaginez-vous lorsque vous pensez à des systèmes alimentaires justes?

 

Source : Alison Cayne. What the food movement can learn from history.

 

Références

Le TinyHomestead

FAO. Introduction aux concepts de la sécurité alimentaire.

Food Secure Canada. Food Justice.

Alison Cayne. What the food movement can learn from history.